L’Ecotopie: Un pari auquel tu ne peux pas t’échapper

Écotopie : Un pari auquel on n’échappe pas

Une chance sur cent ?

Soyons optimistes ! Faisons le pari qu’il y a une chance sur cent pour que la Terre soit encore habitable à la fin du XXIème siècle ! Vous trouvez que j’exagère ? Essayez donc de répondre honnêtement aux questions suivantes :

Est-ce que vous considérez personnellement comme probable que les armes de destruction massive vont cesser de proliférer ? Êtes-vous sincèrement convaincu que la pollution va cesser de s’aggraver ? Pouvez-vous imaginer pour de bon que les forêts vont cesser de disparaître ? Que ce climat va cesser de se réchauffer ? Envisagez-vous sérieusement une fin

– au recul des glaciers

– à la fonte des icebergs

– à la disparition du pergélisol arctique

– à la montée des océans

– à la submersion des plaines littorales

– à la multiplication des marées noires

– au déchaînement des famines

– à l’expansion des épidémies

– à la dégradation des villes

– à la crue mondiale du chômage

– à l’approfondissement de la misère

– aux explosions en chaîne de conflits armés

– à la prolifération des réfugiés

– à la prolifération de la corruption

– à la criminalité galopante des grandes entreprises

– à la détérioration des services publics

– au massacre d’innocents dans les guerres de la drogue

– à la baisse des salaires réels

– à l’accumulation de richesse stérile

– à la multiplication des citadelles pour riches

– au désespoir de la jeunesse

– au démantèlement du système scolaire

– à la diffusion des drogues

– à l’expansion du sida

– au surpeuplement des prisons

– à la fanatisation des religions

– aux nationalismes meurtriers

– à l’érosion des droits des femmes

– au durcissement sécuritaire des États

– à l’étiolement des droits civiques

– à la menace croissante d’une guerre atomique

– à la multiplication des accidents nucléaires

– à la dégradation de la condition féminine

– à la prolongation indéfinie des guerres

– à la mort de l’agriculture familiale

– aux suicides de paysans

– au dépeçage des forêts

– aux sécheresses envahissantes

– aux biocarburants qui affament les paysans

– à la multiplication des tempêtes

– à l’expansion des déserts

– aux extinctions d’espèces

– à l’accroissement de la faim dans le monde

– à l’exacerbation de la lutte pour l’eau

– à la raréfaction du poisson… ?

Dois-je continuer ? Vous savez aussi bien que moi que chacune de ces tendances mène tout droit à des désastres connus si on ne les enraye pas. Et essayez de vous représenter l’horrible synergie que peut engendrer leur interaction. Le réchauffement atmosphérique provoquant la fonte des glaces provoquant l’élévation du niveau des océans, donc la submersion des plaines côtières provoquant un afflux massif de réfugiés provoquant des pandémies planétaires provoquant le chaos social provoquant l’instauration de la loi martiale provoquant – quoi ? Dites-le vous-mêmes. Quelque chose de pas très beau. Rien d’étonnant à ce que nous soyons si peu tentés de nous représenter un tel futur et à imaginer la vie qu’il nous réserverait. Fermez les yeux et essayez donc, là, tout de suite, pas plus de trente secondes…

Dénégation et diversion

Difficilement soutenable, une telle vision ? Notre situation me fait penser à l’histoire classique de ce peuple qui habitait une ville construite au pied d’un volcan. Si nous survivons tant bien que mal sans craquer c’est grâce à ce facteur psychologique précieux entre tous, la dénégation. N’a-t-on pas donné ce nom au plus long fleuve du monde qs ? Le besoin vous presse de détourner les yeux de la catastrophe planétaire imminente ? Eh bien, le marché vous offre une gamme infinie de diversions pour passer le temps qui vous reste avant l’extinction de l’espèce. Consommer est un moyen infaillible pour vous ôter l’horreur de l’esprit, tout autant que de regarder la télé ou de vous noyer dans le travail . L’herbe, c’est formidable si ça vous aide à rire de l’absurdité universelle. Mais si ça vous rend parano, tenez-vous en à la bouteille. L’alcool est champion pour ce qui est de l’amnésie momentanée. Est-ce que vous avez un alibi médical pour vous procurer des antidépresseurs ? Ou des tranquillisants ? Ou du Perkidan ? Ce sont les drogues idéales pour le désespéré calme. Pour un coup de fouet, rien ne vaut la coke. Mais où en étions-nous ? Ai-je perdu la tête ? De quoi s’agissait-il donc ? Ah, oui : de la destruction de la civilisation.

Bien sûr, pour les sensations fortes, il y a aussi les sports extrêmes et bien des gens se défoulent dans la course sans fin à l’argent. Parier aussi c’est le pied – tant que ça marche. Les amphét, ça n’est pas mal non plus, si vous êtes pressés, mais si vous cherchez juste à oublier, ne dédaignez pas ces vieux copains de toujours que sont l’opium ou l’héroïne. L’ennui des opiacés c’est qu’ils inhibent le sexe, que tous les consommateurs satisfaits vous recommanderont comme le plus sûr moyen d’obtenir une diversion bon marché, saine et paisible. C’est vrai aussi que battre sa famille ou des gens d’un autre groupe a son côté divertissant, jusques et y compris le meurtre et la mutilation. Pour les introvertis, il y a le suicide, avec option “ martyre ”. Et à propos de martyre, je clôturerai cette liste par la moins chère des diversions qu’on trouve sur le marché : disparaître derrière une identité de groupe. Les identités sont présentées dans des emballages affriolants, tels que religion, nationalité, orientation sexuelle ou race, pour séduire la clientèle bas de gamme.

Mais si nous osons risquer un œil hors de notre couverture de survie qu’est la dénégation, que voyons-nous ? Nous sommes les héritiers du XXème siècle, jusqu’ici le plus sanglant de toute l’histoire. Les historiens de l’avenir, s’il y en a, verront dans ce siècle une orgie de destruction mécanisée, de force brute au service de dictatures totalitaires, la boucherie des deux guerres mondiales, le bombardement aérien des civils, y compris avec des armes nucléaires, des génocides scientifiques et la dévastation industrielle de pans entiers de la planète. Mais si le siècle passé a été en proie à une épidémie de violence, c’est à nouveau la violence qui menace de submerger celui-ci. Elle a démarré en trombe le 11 septembre 2001, offrant tragiquement à la super-puissance qui domine le monde grâce à ses armes high-tech un prétexte pour mettre en œuvre ses plans d’occupation stratégique des régions riches en pétrole tout en intimidant ses alliés. Entre temps, des pays instables se sont procurés la bombe atomique, tandis que l’industrie florissante des armes conventionnelles alimente les guerres civiles, les génocides à bas bruit et les crises régionales insolubles, legs sanglant du XXème siècle. D’ici 2100, encore neuf décennies, et pas de paix en vue. Si on combine cette épidémie cancéreuse de violence à la synergie négative du maelstrom incontrôlable des forces destructives à l’œuvre dans la société et dans l’environnement, on commencera à se demander si on n’est pas trop généreux quand on s’accorde une chance sur cent de sortir de ce gâchis.

Traitez-moi donc d’optimiste…

Un défi pour l’imagination

Regardons maintenant le côté positif des choses – et pour les besoins de la démonstration accordez-moi qu’il y a effectivement une chance sur cent que le monde reste vivable en 2100. Alors, si cette chance existe bel et bien, ne devrions-nous pas être capables d’imaginer comment elle se concrétisera dans les faits, ne serait-ce que comme un scénario de science-fiction ? Après tout, des écrivains comme Cyrano de Bergerac ont rêvé des voyages spatiaux plusieurs siècles à l’avance et les romanciers de science-fiction nous les ont représentés avec une grande exactitude longtemps avant le premier Spoutnik. Alors pourquoi des visionnaires du XXIème siècle ne seraient-ils pas capables d’au moins imaginer un futur possible qui verrait le vaisseau spatial Terre échapper à l’auto destruction ? De représenter concrètement le chemin qui mène d’ici (le règne écocidaire du marché ) à (une société écologiquement viable fondée sur la coopération et l’entraide).

Mettons donc notre imagination à l’œuvre. Quel type de scénario réaliste peut-on concevoir pour sauver une planète asservie à un puissant système social et économique qui semble l’entraîner inexorablement vers des catastrophes rigoureusement prévisibles ? Si nous excluons de notre fiction l’intervention divine ou celle des extra-terrestres, il ne nous reste que l’hypothèse d’une révolution positive dans les relations entre les hommes. Autrement dit, nous devons concevoir un bouleversement radical de la façon dont les humains travaillent, gèrent les choses matérielles, se comportent les uns avec les autres et avec le reste du vivant, si nous voulons imaginer que la planète puisse être sauvée avant de devenir invivable.

Mais le surgissement à l’échelle mondiale d’une telle révolution positive dans les affaires humaines est-il seulement imaginable aujourd’hui ? La meilleure façon d’aborder la question c’est de suspendre provisoirement le doute et de me suivre sur la voie imaginaire d’un possible menant à cette Utopie. Et si nous sommes capables de mettre en synergie nos esprits pour nous représenter de façon réaliste l’avènement de cette révolution positive, alors notre chance sur cent, nous la tenons. Car ce n’est que si les hommes prennent au sérieux leurs rêves que l’humanité a chance de s’éveiller du noctambulisme de la dénégation névrotique et du cauchemar de la barbarie capitaliste. Alors, pourquoi ne pas rêver ? Quelles que puissent être les chances, miser sur l’Écotopie semble bien la seule option gagnante. Déjà sur les murs du Paris révolutionnaire de 1968, une main avait écrit : “ Tout le pouvoir à l’imagination !”, “ Prenez vos rêves pour la réalité ! ” Il se pourrait bien que rêver ensemble soit l’activité la plus utile, plongés que nous sommes dans le conflit et la confusion – rêver d’Utopies possibles et imaginer les voies concrètement envisageables pour y parvenir. Car sans un rêve, sans un but imaginable, toute marche en avant tourne court.

A ce point de notre exposé, j’entends des jérémiades parentales : imaginer des routes vers l’Utopie, n’est-ce pas perdre son temps en tournant le dos à la réalité, comme si on jouait à Donjons et Dragons ou à Seconde Vie ? Peut-être, chers papa-maman… Et si le jeu était la seule échappatoire hors du laborieux gâchis où vous nous avez fourrés, vous et vos parents ? Comment changer le monde si on n’a pas une vision positive, une direction, un but ?

Le pouvoir des Utopies

Quoi qu’il en soit, l’imagination humaine est un puissant moteur et la pensée utopique a exercé une influence décisive sur les sociétés humaines, au moins depuis que le philosophe grec Platon a exposé son projet de société idéale dans La République, ouvrage vieux de plus de deux mille ans qui continue aujourd’hui encore à inspirer la pensée politique. Au IVème siècle de notre ère, Saint Augustin définit dans son utopique Cité de Dieu le modèle idéal d’un système politique chrétien. En 1516, à l’aube du capitalisme, le mot d’Utopie fut forgé par Thomas More, un juriste idéaliste, plus tard haut dignitaire à la cour d’Henry VIII. More voyait dans la propriété privée, défendue par la violence de la loi, la racine de la misère et de l’injustice dans l’Angleterre des Tudor. A son narrateur fictif, il fait visiter un pays du bout du monde, où personne ne meurt de faim car tout individu valide participe à raison de six heures par jour aux travaux de la collectivité – anticipant ainsi de cinq siècles sur le régime français des 35 heures hebdomadaires de travail. Son idéalisme hautement revendiqué devait lui coûter sa tête – mais faire de lui un saint – quand il refusa d’approuver le divorce du roi Henry VIII.

A la même époque, mais dans la douce France, François Rabelais, ce moine défroqué devenu médecin, proposait, dans son roman satirique Pantagruel, l’utopie anarchisante de l’abbaye de Thélème, où, prenant le contre-pied de la règle monastique oppressive, il édicte pour seule loi : “ Fais ce que voudras. ” Des utopies fondées sur les idéaux religieux de la sainteté et de l’intégrité de l’être humain ont inspiré tout au long de l’histoire d’amples révolutions paysannes. En Allemagne, en 1563, les Anabaptistes, menés par Jean de Leyde, firent de la ville de Münster une cité communautaire. Au XVIIème siècle, en Angleterre, les Diggers et les Levelers partageaient leur terre et leurs biens. Et en Chine, en 1851, les Taïping occupèrent d’importantes provinces pendant plus de dix ans. Et tous ces mouvement étaient inspirés par des rêves d’égalité et de fraternité.

Dans la première moitié du XIXème siècle, la misère “ dickensienne ” de l’ère industrielle naissante suscita une réaction utopiste sous la forme des propositions socialistes d’un Fourier ou d’un Saint-Simon et des expériences réussies de “ colonies ” créées par le philanthrope Robert Owen. Ces utopies visionnaires inspirèrent à leur tour un jeune philosophe allemand du nom de Karl Marx, qui s’attacha à les mettre en synergie avec cette nouvelle force politique qu’il voyait se constituer dans les soubassements du capitalisme – les mouvements pour la justice sociale qu’impulsaient les ouvriers et qui, en 1848, envahirent les villes de toute l’Europe. C’est cette vision utopique qui impulsa chez Marx sa démarche fondamentale : le regard rétrospectif à partir du futur socialisme permit à Marx de comprendre le capitalisme comme un système économique historiquement transitoire – né du féodalisme et gros d’une nouvelle société – et non comme l’état “ naturel ” de la société.

Marx et l’utopie : La différence fondamentale entre le “ socialisme utopique ” d’Owen, Fourrier ou Saint-Simon et ce que Marx et Engels appelèrent (dans le jargon philosophique allemand de l’époque) “ socialisme scientifique ” consistait en ceci. Les utopistes proposaient un modèle de société idéale sans trop se soucier de la façon dont on pourrait le réaliser – à l’exception d’Owen qui fonda des colonies bien réelles. Le socialisme selon Marx, fondé sur la science de l’histoire, résultait de l’issue victorieuse de la lutte de classe entre l’ouvrier et le capitaliste. Marx ne publia aucun modèle utopique de société, se limitant à des considérations théoriques sur le socialisme et son stade ultime, le communisme, dans des lettres à ses amis. La méthode scientifique de Marx consistait à tirer les leçons du mouvement ouvrier réel, qui lui-même s’instruisait par la pratique des luttes sociales – telle la campagne menée par les ouvriers anglais pour une Charte démocratique et la Journée de Dix Heures. De même, lorsque, en 1871, les ouvriers français fondèrent pour la première fois au monde un système de gouvernement prolétarien (la Commune de Paris, démocratique et égalitaire), Marx put affirmer que le fait réel que la Commune existait et fonctionnait apportait la réponse de la pratique à la question théorique de l’organisation d’une société socialiste. Ainsi, plutôt que de répudier l’utopie, Marx la redéfinissait comme “ la nouvelle société naissant de la dépouille de l’ancienne ” .

En 1888, le socialiste américain Edward Bellamy publia Looking Backward (traduit en français en 1891 sous le titre Cent ans après ou l’an 2000), roman utopique dans lequel un Bostonien rêve qu’il débarque dans une société future, organisée selon une rigoureuse rationalité socialiste, dont les membres jouissent d’une existence sûre et gratifiante et ignorent l’argent. Ce best seller anticapitaliste initia des millions de jeunes Américains à des conceptions entièrement nouvelles pour eux et radicalisa un certain nombre des futurs porte-parole du socialisme aux Etats-Unis, tels que Eugene V. Debs, Daniel de Leon, Charles Kerr et le grand avocat, Clarence Darrow. Le succès populaire de ce roman fit proliférer les clubs socialistes dans tout le pays et contribua à faire fusionner des groupes plus ou moins éclatés en un dynamique mouvement socialiste à l’échelle de la nation.

En Angleterre, William Morris, poète, dessinateur et décorateur, fondateur du mouvement Arts and Crafts (Arts et Artisanats) se convertit au socialisme marxiste vers 1880. Morris n’appréciait guère l’utopie utilitariste de Bellamy, avec son obsession de la productivité et du contrôle étatique. Aussi, répliqua-t-il en 1890 par son propre roman utopique, qui eut tout autant de succès, News from Nowhere (Nouvelles de Nulle Part). Le rêveur de William Morris découvre un Londres post révolutionnaire idyllique, débarrassé de la pollution industrielle et dont les habitants heureux, beaux et en bonne santé, vivent au contact de la nature et ne travaillent que pour le plaisir. Roman qui exerça une influence considérable en Angleterre.

Un demi-siècle plus tard, le socialiste britannique George Orwell écrivit ces romans satiriques sous forme d’utopies négatives que sont Animal Farm (La Ferme des animaux) et 1984, qui ouvrirent les yeux de millions de lecteurs sur l’imposture consistant pour le totalitarisme communiste à se réclamer du rêve utopiste. Par la suite, tout au long du XXème siècle, bon nombre d’auteurs américains de science fiction s’essayèrent au genre utopique. Robert Heinlein, Margaret Atwood, Ursula LeGuin, Marge Piercy, Kim Stanley Robinson, Ernest Callenbach et d’autres ont imaginé des sociétés futuristes qui ouvrent des perspectives critiques sur le présent et brossent des tableaux plausibles, détaillés, brillamment conçus, de sociétés futures dans lesquelles la révolution a tout renouvelé, de l’écologie à la vie amoureuse. Traduits en d’innombrables langues, ces romans utopiques stimulants pour l’esprit, prophétiques et parfois inspirants, ont eu des millions de lecteurs.

Les utopies négatives du fascisme

Les fictions futuristes peuvent parfois inspirer des actes. Dans les années 1980 aux États-Unis, la droite raciste se trouva galvanisée par un roman, The Turner Diaries, d’Andrew MacDonald, le leader de National Alliance, organisation blanche séparatiste. Ce roman raconte le violent combat révolutionnaire mené par les racistes aux Etats-Unis, qui s’amplifie en un génocide planétaire aboutissant à l’extermination de tous les juifs et non blancs. Ce qui aux yeux de l’auteur et de ses fans n’était nullement une issue négative mais bien l’accomplissement du rêve d’un monde blanc.

The Turner Diaries devint très vite la bible des milices armées christiano-nazies qui prolifèrent aux Etats-Unis. Dans ces milieux, on trouve des gens qui prennent les élucubrations paranoïaques de MacDonald pour des faits réels. Ce roman était le livre de chevet de Timothy McVeigh, le jeune ex-militaire qui tua plus de 400 personnes avec une bombe de sa fabrication quand il fit sauter le siège de l’administration fédérale à Oklahoma City en 1995. Il s’était apparemment inspiré de l’épisode du roman dans lequel Turner et son Ordre dynamitent le siège du FBI. Ce qui montre que la vie en vient parfois à imiter l’art. Pour ne pas être en reste par rapport aux fondamentalistes chrétiens, les islamistes de Ben Laden firent monter les enjeux sept ans plus tard en tuant plus de 3000 personnes à New York.

Depuis le début des années 2000, les romans apocalyptiques de la série Left Behind battent tous les records de vente, phénomène éditorial qui s’est prolongé par le film et autres produits dérivés. Ces romans racontent les aventures d’un groupe de chrétiens évangélistes qui survivent à l’avènement de l’Antéchrist, avec accompagnement de pestes et de jugements et la bataille finale d’Armageddon (Left Behind vol. 11). Les millions de lecteurs de ces romans se recrutent parmi les chrétiens “ Born Again ” (re-nés), reliés entre eux par des émissions de radio et des clubs de fans, dans lesquels l’actualité est interprétée dans les termes du scénario de l’Apocalypse de Jean écrite à la fin du 1er siècle.

Il est fort triste de constater que les seules sous-cultures qui cultivent une vision de l’avenir, si effroyablement négative soit-elle, sont celles des “ wackos ”, des racistes, des obsédés de la survie et des fondamentalistes hantés par la fin du monde. Notre Terre dévastée par les conflits a un besoin aigu de visions positives. Nous avons un besoin vital d’Utopie imaginable. La protestation des gens bien intentionnés ne suffit pas, ni la lutte toujours recommencée contre la dernière agression. Nous devons bien évidemment résister à la guerre, au racisme, au sexisme, aux États policiers qui nous répriment et autres fléaux. Mais ce dont nous avons le plus criant besoin aujourd’hui c’est d’un but positif, de la vision d’un avenir possible, à défaut duquel la conscience que nous prenons des maux toujours renouvelés qui affligent ce monde ne peut déboucher que sur la passivité et le cynisme.

Un moment favorable ?

Nous avons absolument besoin d’une telle vision, à la fois utopique et réaliste, pour frapper l’imagination et ranimer l’espoir, sans lequel nulle révolution positive n’est possible. Une chance sur cent, ça ne laisse pas une très large place à l’espoir, d’accord. Mais nous savons aussi où mène le désespoir : aux drogues, à l’anomie, au fanatisme religieux et nationaliste. En outre, l’actuel moment historique, bien que sombre, pourrait bien se révéler favorable au lancement d’une nouvelle vision révolutionnaire d’une société plus humaine, et cela pour cette simple raison qu’après l’effondrement du communisme, de la social-démocratie et du néolibéralisme, il ne reste plus aucun concurrent en lice.

Dans les années 1990, le communisme totalitaire, déjà plus cauchemar que rêve, s’est transformé en capitalisme mafieux en Russie et en Chine, perdant ainsi tout attrait. En Europe, la social-démocratie “ réformiste ” des partis travailliste ou socialistes s’est irrémédiablement discréditée en offrant une caution “ de gauche ” aux privatisations et à la libéralisation des marchés. Et depuis le krach de 2008, le modèle américain de capitalisme néo-libéral a définitivement perdu son prestige. Naguère proclamée “ fin de l’histoire ”, la vision néo-libérale tombe en loques.

Hier encore la cupidité était une vertu et les P.D.G. étaient des dieux. Puis la bulle Internet éclata, les escroqueries massives des grands dirigeants d’entreprises éclatèrent au grand jour (souvenez-vous d’Enron), les fonds de pension en proie au pillage s’effondrèrent et des grands pays modernes tels que l’Argentine se retrouvèrent en faillite après traitement par la thérapie du FMI. En 2008, les bulles spéculatives fabriquées par des banques et des agences de courtage supposées “ trop grosses pour s’effondrer ” crevèrent et le brave Monsieur Tout-le-Monde se retrouva avec la facture sur les bras. Aujourd’hui, les intégristes du libéralisme ne sont guère plus crédibles que les intégristes du communisme. Le monde s’éveille du Rêve Américain avec une méchante gueule de bois. Hier encore, les Nouveaux Philosophes réactionnaires d’Europe et les gourous néo-conservateurs des boîtes à idées de droite aux Etats-Unis détenaient le monopole de la pensée politiquement correcte. Aujourd’hui, on les considère comme des raseurs ringards. Leur monde est en crise. Nous sommes entrés dans un siècle d’effondrements et de mises en cause. Il se terminera comme le siècle des utopies ou comme celui de la catastrophe.

Les hommes en costume trois pièces qui gouvernent le monde actuel n’ont aucun plan pour le futur. Leur unique souci est de conserver leur pouvoir et leur richesse. Leur perspective se borne au gonflement de leur bilan trimestriel et à leur réélection dans deux ans. Mais s’ils ne voient pas plus loin dans l’avenir, c’est aussi parce qu’ils savent inconsciemment qu’il n’y en aura pas puisqu’ils s’emploient à l’anéantir. Ils commandent à un bateau à la dérive filant droit sur les récifs et ne pensent qu’à piller la cargaison, à boucler l’équipage et les passagers dans l’entrepont et à se battre entre eux pour le butin.

Mutinerie à bord du vaisseau spatial Terre

Le nom de ce navire est “ Vaisseau spatial Terre ”. La seule chance qui lui reste, c’est que les passagers et l’équipage trouvent le moyen de s’organiser pour s’emparer du pont avant qu’il ne soit trop tard. “ Mutinerie à bord du vaisseau spatial Terre ” : un titre stimulant pour notre scénario utopique. Mais ça n’est un bon début que si nous réussissons à imaginer un tel scénario plansible.

C’est en cela que consiste notre Pari Utopique. Même si c’est un pari hautement risqué, on ne peut pas le récuser. Car, que cela plaise ou non, nous sommes tous dans le même bateau, passagers et équipage ensemble, perdus en haute mer et dérivant vers le naufrage. Une chance sur cent, ça ne semble guère prometteur, mais regardons les choses en face : la triste nouvelle c’est que nous n’aurons bientôt rien d’autre à perdre que le spectacle atroce d’un monde à l’agonie, rendu quotidiennement plus hideux par la montée de l’injustice, de la souffrance et de la stupidité. La bonne nouvelle, c’est que nous avons tout de même une toute petite chance de sauver cette belle planète avec tous nos amis à bord. Alors, d’un côté rien à perdre et de l’autre un infini de vie et de beauté ? En termes mathématiques, c’est zéro contre l’infini : toutes les chances de mon côté, donc. Un pari qui ne se refuse pas…

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