L’organisation révolutionnaire: horizontale ou verticale?

L’Organisation révolutionnaire : horizontale ou verticale ?

Si nous prenons véritablement au sérieux l’espoir que 2011 ait ouvert une nouvelle ère révolutionnaire, tel que formulé ci-dessus dans “ l’An Un de l’émergence révolutionnaire ”, la tâche s’impose à nous de reprendre la question de “ ce qui se passe après le triomphe de notre révolution ”. Ce qui implique de rechercher les causes profondes qui ont fait dégénérer des révolutions libératrices au point de les transformer en leur contraire. Ce qui implique donc de réfléchir aux moyens d’éviter de tels périls. Ce qui revient à se poser la question suivante : “ étant donné la société démocratique, égalitaire et participative que nous nous proposons comme fin, quels moyens sont les plus appropriés pour y parvenir ? ” Je pars du principe qu’en politique, les moyens déterminent en dernière analyse la fin. Aussi, la question ci-dessus peut-elle se reformuler ainsi : “ Quelle(s) forme(s) d’organisation permettront-elles aux masses laborieuses de la planète de s’unir, de renverser l’ordre existant, de prendre en main l’économie, de reconquérir la sphère politique et de créer un monde égalitaire ? ”

Dans les années 1990, la notion d’ “ horizontalisme ” a émergé des luttes sociales radicales latino-américaines, en particulier en relation avec les mouvements paysans et indigènes auto organisés comme le mouvement zapatiste. Elle est aussi apparue lors des révoltes de masse qui ont éclaté en Argentine lors de la crise de la dette imposée par le F.M.I., lorsque les piqueteros, les assemblées de quartier et les manifestations massives provoquèrent la chute d’un gouvernement après l’autre avec le slogan “ Qu’ils s’en aillent tous ! ” impliquant le rejet de tous les vieux partis. Dans certaines usines fermées par leurs propriétaires, les ouvriers reprirent en main la production sur un mode autogéré et échangèrent leur production contre celle d’autres usines occupées. Naomi Klein a consacré un film documentaire, The Taking, à l’une de ces occupations et la sociologue d’extrême-gauche Marina Sitrin a publié une série de témoignages et d’analyses sous le titre Horizontaliusm : Voices of Popular Power in Latin America. (note)

Le théoricien le plus influent de ce qu’on appelle le courant “ horizontaliste ” est sans doute le sociologue marxisant John Halloway, qui réside au Mexique depuis 1991. Son livre paru en 2002, Change the world without taking power (Changer le monde sans prendre le pouvoir) est un plaidoyer en faveur des thèses horizontalistes fondé sur ses observations du mouvement zapatiste et des piqueteros argentins. Ses thèses ont soulevé un vif débat au sein de la gauche et, sous le titre Take power to change the world : globalization and the debate on power (Prendre le pouvoir pour changer le monde : la mondialisation et le débat sur le pouvoir) est paru un recueil d’arguments opposés présentés par les tenants les plus qualifiés des deux camps. (note)

Halloway établit une distinction fort utile entre le ‘pouvoir sur’ (celui des patrons, des policiers et des bureaucrates), le ‘pouvoir contre’ (celui qu’exercent les 99% quand ils se révoltent) et le ‘pouvoir de’ (le potentiel dont disposent les humains pour créer, construire, s’organiser). Il rejette le ‘pouvoir sur’ autrui, autrement dit l’oppression, l’exploitation, la dictature économique et politique. Comme lui, je pense que nous devons éliminer le pouvoir oppressif, aussi bien maintenant que dans toute société future. Mais je crains que Halloway ne nourrisse un profond pessimisme (non sans justification) à l’égard de la perspective révolutionnaire. (… ?).

En effet, toute son argumentation contre le ‘pouvoir sur’ tend à mettre en évidence la nécessité d’une résistance éternelle, sans qu’aucune issue positive se profile jamais, négligeant ainsi les scénarios possibles dans lesquels les masses populaires utilisent leur ‘pouvoir sur’, mais selon des tactiques non violentes et réussissent à briser l’étreinte du capitalisme et à instituer une société nouvelle fondée sur leur ‘pouvoir de’ autogérer l’économie. Depuis la vague révolutionnaire de 2011, il apparaît réaliste de concevoir des scénarios dans lesquels les masses unissent dans des grèves, des boycotts et des occupations leur ‘pouvoir contre’ pour abattre non seulement les dictateurs politiques mais aussi les dictateurs de l’économie, ces 1% auxquels les tyrans et les politiciens servent de façade.

Le problème reste, évidemment, de savoir “ comment on va d’ici à là. ” Commençons par nous demander quelles formes d’organisation permettront aux masses laborieuses de la planète de s’unir, de renverser l’ordre existant, de prendre en charge l’économie, de reconquérir la sphère politique et de créer un monde égalitaire. Et non pas quelles formes d’organisation sont le plus efficaces pour la prise et la conservation du pouvoir par un groupe de révolutionnaires : à cette question-là, Robespierre, Lénine et Mao, ainsi que Mussolini, Hitler et les Ayatollahs ont tous apporté une réponse pratique à divers moments de l’histoire.

Notre problématique ne se préoccupe pas seulement de la révolution mais aussi de ce qui se passe après : comment s’emparer du pouvoir de telle façon qu’on ne se retrouve pas sous une nouvelle forme de tyrannie exploiteuse ? C’est bien la question du rapport entre fins et moyens, mais non pas la question morale de savoir si des fins positives justifient le recours à des moyens négatifs ; il s’agit d’une approche pragmatique consistant à examiner, à partir d’exemples historiques, les conséquences concrètes que l’usage de certains moyens ont eues sur les fins initialement poursuivies. Car en politique, les fins sont inévitablement affectées, sinon déterminées, par les moyens employés pour y parvenir.

C’est là un constat que l’expérience du dernier siècle nous impose de garder présent à l’esprit pour examiner ce que les marxistes désignent comme la “ question de l’organisation ”.

Spontanéité ou organisation : un faux dilemme

Dans la tradition marxiste, le débat entre horizontalistes et verticalistes est généralement ramené à l’opposition entre spontanéité et organisation. C’est là un schéma simpliste et qui élude la question : personne n’ira proposer que l’humanité s’unisse pour changer la société sans s’organiser. L’organisation est notre arme la plus puissante : anarchistes, syndicalistes et socialistes sont tous d’accord là-dessus. “ Ne me pleurez pas, organisez-vous ! ” tels furent les derniers mots de Joe Hill, militant de l’IWW et compositeur de chansons. Aujourd’hui, il s’agit de jouer au jeu des “ milliards d’hommes contre les milliardaires ” et si nous voulons gagner, nous autres les “ 99% ”, le seul moyen c’est de nous organiser.

Ce dont il est question ce n’est pas seulement de s’organiser mais de s’auto organiser depuis la base contre l’organisation bureaucratique par le haut. Rosa Luxemburg, cette révolutionnaire internationaliste, trancha le nœud gordien de cette fausse opposition dans son analyse de la Grève de masse, fondée sur son expérience de la vague de grèves générales qui balaya l’empire russe lors de la révolution de 1905. Elle met en évidence le fait que, dans la plupart des cas, les grèves dites spontanées, c’est-à-dire organisées par les ouvriers depuis la base, étaient plus souvent victorieuses que celles qu’organisaient les chefs des syndicats ou des partis socialistes, y compris les bolcheviks de Lénine.

Une fois affranchis de ce faux dilemme entre “ spontanéité et organisation ”, nous sommes libres de mettre en évidence les différences et les véritables oppositions entre les diverses formes d’organisation qui sont apparues dans l’histoire. D’un côté nous trouvons le parti politique traditionnel avec ses cadres permanents et son programme défini. De l’autre, nous rencontrons l’auto organisation éphémère des masses en conseils ouvriers, en soviets, en assemblées générales, en fédérations de comités de grèves, etc. Et ces deux types, tels que l’histoire les a créés, présentent des caractéristiques très différentes.

Parti et État

A l’évidence, le grand avantage que présente la forme parti est sa persistance dans le temps, c’est-à-dire sa capacité d’absorber les leçons des défaites passées et de se préparer aux luttes futures pendant les périodes où le mouvement des masses est retombé. Cet avantage est particulièrement précieux dans les pays où la dictature et la répression rendent nécessaire de maintenir un substrat clandestin. Rien d’étonnant, donc, si, au cours de l’histoire, les ouvriers révolutionnaires se sont efforcés de faire vivre leur volonté et leur intelligence dans des partis, associations et organisations diverses, permanents et structurés, surgis des luttes menées en différents lieux et différentes circonstances.

Le problème c’est qu’en général les masses n’ont pas réussi à garder la maîtrise de ces organisations, qui leur échappèrent pour se transformer en bureaucraties dont les intérêts étaient opposés aux leurs. L’exemple historique classique remonte à 1914 lorsque les chefs des partis socialistes français et allemand donnèrent leurs suffrages à leurs gouvernements impérialistes respectifs et jetèrent ainsi les prolétaires français et allemands dans un massacre fratricide. Plus récemment, habitant alors en France, j’ai pu observer la façon dont les socialistes, les communistes et les bureaucraties syndicales ont opéré pour endiguer la grève générale spontanée de 1968 – redonnant une légitimité au régime gaulliste en négociant avec lui – la grève sauvage de 1995 qui menaçait de s’emballer – mais qui n’en contraignit pas moins le gouvernement conservateur à renoncer à ses réformes néo-libérales – le massif mouvement de révolte contre la réforme du régime des retraites en 2002 et plus récemment, en 2010 comment ils ont confiné l’expression d’un fort mécontentement dans une succession démoralisante de grèves générales de 24 heures avant de le dévoyer dans les sables d’une inepte campagne, présidentielle. On ne saurait reprocher à ces organisations bureaucratiques d’ “ échouer ” : elles ne réussissent que trop bien dans leur fonction d’agents de la classe ennemie au sein du prolétariat. A l’époque de mon grand-père, le socialiste américain Daniel De Leon les qualifiait de “ lieutenants ouvriers de la bourgeoisie. ”

Le mot de “ parti ” n’a évidemment pas toujours désigné une organisation bureaucratique comme celle des Sociodémocrates, des Communistes, des Républicains ou des Démocrates. Au 19ème siècle, on parlait couramment du ‘parti’ (avec un p minuscule) du travail, ou du capital ou même de la prudence – pour désigner les grandes forces qui s’opposaient au sein de la société. C’est en ce sens-là que Marx et Engels emploient le mot dans leur correspondance. Mais pour nous modernes, le mot ne se réfère qu’à des partis politiques (avec un P majuscule), c’est à dire des appareils, qu’ils soient révolutionnaires ou simplement électoraux. Cette différence d’acception a dégénéré en distorsions idéologiques. C’est ainsi que les staliniens lisent Marx en plaquant rétrospectivement sur lui leur fétichisme du parti d’avant-garde pyramidal, alors que le contexte montre clairement qu’il parlait du mouvement général de la lutte auto-organisée des ouvriers.

En ce sens-là, le “ mouvement réel ”, le parti (avec un p minuscule) historique du socialisme ouvrier existe toujours. Il produit ses propres théoriciens (ou coopte des intellectuels provenant d’autres classes), élabore sa propre vision du monde, théorise ses propres luttes, et tire les enseignements de ses défaites ou de ses victoires partielles tout en s’efforçant de réaliser son unité dans la lutte pour des objectifs immédiats. Ces théoriciens critiques constituent ce que Gramsci appelait les “  intellectuels  organiques ” de la classe opprimée et leur écrits contiennent la somme de son expérience. Collectivement, ils appartiennent au parti de la révolution, quelle que soit leur relation historique avec les partis politiques existant dans leur pays et à leur époque. Ils appartiennent à ce que j’appelle l’internationale invisible.

Les partis politiques modernes, qu’ils soient parlementaires ou révolutionnaires, se structurent sur le mode vertical, pyramidal, dans lequel l’information et le pouvoir partent des chefs pour se déffuser vers le bas. Ils reproduisent ainsi la division bourgeoise du travail, qui exalte l’intelligence et la force de volonté des chefs – PDG, Commissaires, Ayatollahs… Ils encouragent la passivité et l’acceptation aveugle parmi les simples membres – sous le slogan de la “ discipline de parti ”, de l’ “ orthodoxie ”, de l’ “ esprit maison ”…Les chefs de ces partis peuvent être plus ou moins démocratiquement choisis, ils n’en tendent pas moins à rester indéfiniment en fonction, accumulant ainsi privilèges et avantages matériels.

De plus, tous les partis de ce type se développent en symbiose avec l’Etat. Leur objectif ultime est d’exercer le monopole de la violence légale qui appartient à l’Etat. Marx et Engels définissaient l’Etat comme “ des groupes spécialisés d’hommes armés, la police, les prisons ” etc., dont la fonction historique était de défendre le pouvoir des 1% – aristocrates, prêtres, capitalistes, bureaucrates – sur les 99%. De manière générale, les partis ont pour but soit de participer au pouvoir étatique par le biais de leur emprise sur les institutions parlementaires et gouvernementales (électoralisme, réformisme, social-démocratie), soit de s’emparer du pouvoir d’Etat par l’insurrection, comme l’ont tenté ou réussi les blanquistes, bakouninistes, maoistes, castro-guévaristes, à gauche et les nationalistes, fascistes et fondamentalistes religieux à droite. Lénine, toujours adaptable, recourut aux deux tactiques avec succès, s’appuyant sur la représentation bolchévique à la Douma en même temps que sur une organisation clandestine de révolutionnaires professionnels. Les Frères Musulmans aussi jouent sur les deux tableaux.

La révolution russe de 1917 a montré que le capitalisme mondial était mûr pour la révolution puisqu’un parti socialiste prolétarien appuyé par la paysannerie a pu s’emparer du pouvoir dans un pays encore à moitié féodal. Mais elle a aussi prouvé qu’Engels avait cent fois raison quand, avec une prémonition sinistre, il affirmait que “ la pire des choses ” qui puisse arriver à un parti prolétarien serait de prendre le pouvoir alors que les conditions n’étaient pas “ mûres ”. Il prévoyait que ce parti serait fatalement transformé en un instrument au service de forces autres qui s’imposeraient irrésistiblement à lui. Et, de fait, le Parti-État léniniste devint l’instrument historique grâce auquel le capital russe se développa rapidement, utilisant des méthodes policières au lieu des mécanismes du marché pour arracher les paysans à la terre et les enfermer dans des usines.  Et ce Parti-Etat un agent si efficace de cette mission qu’en dépit des sanglantes aberrations de la gestion stalinienne, il réussit à construire une machine de guerre industrielle suffisamment puissante pour vaincre la nation européenne la plus moderne et la plus redoutable, l’Allemagne nazie. (ici manquent pp. 88 et 89 qs)

The defenders of this Russian (and later Chinese) form of totalitarian state-capitalism described it as ‘actually existing socialism’ and thus distorted and degraded the word and the ideal for a whole epoch. The obvious conclusion drawn by the majority of workers of the 20th Century from the Russian experience was this: ‘Socialism equals shortages and a totalitarian police state. Never mind the excuses. We’ve seen the broken eggs. Now show us your omelette.’ Thus, by taking and holding power in backward Russia in the name of socialism, Lenin’s party inadvertently succeeded in closing off the revolutionary socialist alternative for a whole historic period and ended up paving the way for fascism. It is said that “power corrupts”. Once the Bolsheviks tasted power, they could never give it up. Subjectively, Lenin remained a libertarian. His last struggles were against Stalin’s brutality, bureaucracy, and what he called the “Commu-Lies” printed in the official press. Yet he remained unyielding on the dictatorship of the Communist Party — the only legal party in the state — and on the exclusion of contending factions within the official state Party. It fell to the bloody-minded Stalin to demonstrate that “absolute power corrupts absolutely.”

The Russian Revolution teaches that the anarchists were 1000 times right to condemn the state as necessarily oppressive and to fear “workers’ dictators.” It is high time for all socialists to stop using Marx’s misleading (because ironic) phrase “dictatorship of the proletariat” as our goal. As if any intelligent 21st century worker hearing the word “dictatorship” would stay around long enough to listen to the explanation of what this phrase really means![1] What socialists should be doing is reaffirming the lessons that Marx AND the anarchists drew from the Paris Commune: Revolution doesn’t mean taking over the state. It means smashing the state and replacing it with expansive, democratic, self-created organs of workers’ power. Organs like the Commune, the Soviets, assemblies and workers’ councils under popular control with elected delegates paid workers’ wages and subject to recall.

A near-forgotten lesson of struggle

For Horizontalists, the essential lesson of 1917 was the discovery that workers’ councils (soviets in the Russian language) were the self-created form of workers’ power, the means by which the revolutionary masses could direct their own destiny. Just as the 1871 Commune finally answered, in practice, the question of the state in Marx’s time, so the new edition of the Commune, the federation of Soviets — self-organized workers’, peasants’ and soldiers’ councils — answered it in the 20th century.

The Russian workers themselves created this new Soviet form of mass self-activity and self-organization during the 1905 Revolution, but it was not ‘discovered’ by Marxist theoreticians like Lenin, Luxembourg or even Trotsky, who was President of the Petersburg Soviet in 1905, until it resurfaced in 1917. Lenin’s greatest theoretical contribution was to recognize this on the eve of revolution when he updated Marx’s study of the Paris Commune in his pamphlet State and Revolution at very the moment when the workers’, peasants and soldiers Soviets were contending against the Provisional Government in a situation of dual power. Indeed, the greatest deed in Lenin’s life was to carry out the program of State and Revolution by placing “All Power to the Soviets” on the banner of a reluctant Russian Social-Democratic Party (Bolshevik).

Unfortunately the discovery of workers’ councils was NOT the lesson that the historical Left –from Lenin on down through Stalin, Trotsky, and their present-day epigones — drew from the victory of the Soviets in 1917. Quite the contrary… For decades the Left neglected the importance of this precious example of worker self-organization. It buried the actual proof that socialism, defined as worker self-management, is possible; the full-scale example of how the socialist project flows from the actual movement of the developing working class rather than being spun from the heads of leaders. Instead, what we have heard repeated a thousand times as the lesson of 1917 is “The Party, The Party, The Party” — as if the example of Bolshevism could provide a magic formula for revolution in the 21st Century.

Indeed, “The Party, The Party, The Party” was already the wrong lesson when Lenin and the Bolsheviks founded the Comintern in Moscow 1919. As we show below in ‘The Invisible International,’ instead of spreading the idea of workers’ councils (which the German workers had already attempted to imitate, somewhat feebly), Lenin’s Party attempted to impose the Russian “magic formula” of the Party on European workers’ movements which were locked in combat not with a crumbling semi-feudal autocracy but with vigorous modern capitalist states, with no huge masses of land-hungry peasants for a workers’ movement to ally with.

Ce rôle essentiel accordé au Parti révéla son potentiel désastreux lorsque Lénine et les Bolcheviks fondèrent à Moscou en 1919 le Comintern. Au lieu de diffuser l’idée des conseils ouvriers- que les ouvriers allemands avaient déjà commencé à appliquer, encore que timidement, le parti de Lénine s’acharna à imposer la prétendue « formule magique » du parti russe aux ouvriers européens qui se trouvaient alors aux prises, eux, non pas avec une autocratie à demi féodale, mais avec de puissants Etats capitalistes modernes, et sans pouvoir s’allier à des masses paysannes affamées de terre.

On rappellera non sans tristesse que dès les années vingt, il se trouva des marxistes lucides comme les communistes hollandais Anton Pannekoek et Herman Gorter pour analyser cette erreur, élaborer la théorie du Communisme des Conseils et prévoir que le régime léniniste ne pouvait conduire qu’à l’établissement d’un capitalisme d’État. Je n’ai jamais compris pourquoi, par la suite, des marxistes comme Tony Cliff et Raya Dunayevskaya – dès lors qu’ils eurent abandonné la position trotskiste de défense de l’URSS en tant qu’ « État ouvrier » et caractérisé le régime stalinien désormais clairement établi comme un capitalisme d’État – pourquoi, donc, ils n’ont pas accordé le crédit qu’ils méritaient à ces vétérans du mouvement communiste qui avaient, eux, décelé et dénoncé l’avènement du capitalisme d’État vingt ans plus tôt. Peut-être est-ce parce que ces tenants de la prétendue « maladie infantile du communisme » avaient été, dès les années vingt, exclus du Comintern non par Staline mais bien par Lénine lui-même, et se rallier à eux aurait impliqué pour ces théoriciens d’enfreindre le tabou du culte des ancêtres du communisme et de renier leur culte de Lénine.

Mais c’est peut-être aussi parce que les Communistes de Conseil rejetaient non seulement le capitalisme d’Etat mais aussi la conception léniniste du Parti. Ils y voyaient une forme d’organisation bureaucratique, anti-socialiste et en dernière analyse bourgeoise, qui exerçait un pouvoir coercitif sur les ouvriers et leurs propres organisations démocratiques et expansives qs, dont les Soviets de 1905 avaient donné le modèle historique. Et ce modèle, après avoir été reproduit entre 1917 et 1921 en Russie et en Allemagne, fut redécouvert en 1956 par les ouvriers hongrois qui, dans le cours de la première révolution prolétarienne contre le capitalisme d’Etat stalinien, créèrent leurs propres Conseils Ouvriers. Peut-être, enfin, est-ce parce que Tony Cliff et même Raya Dunayevskaya , malgré leur critique radicale du régime stalinien, étaient les leaders de partis, ou de sectes, de type léniniste et espéraient ainsi inconsciemment détenir le monopole de la vérité révolutionnaire, même si, consciemment, ils luttaient pour le principe de la démocratie et contre le totalitarisme.

Le marxisme discrédité ?

Paradoxalement peut-être, je pense que la chute du « communisme » stalinien en 1989, sa transformation ultérieure en un capitalisme de nomenklatura et son intégration dans le système capitaliste néo-libéral mondialisé a tranché bien des questions sur lesquelles la gauche s’était divisée pendant des années. Bien qu’au vu de la disparition de ce communisme-là, on puisse se croire fondé à juger discrédités le marxisme et l’idée même de révolution – c’est devenu le dogme des médias – c’est un jugement très superficiel. En réalité, ce communisme stalinien était à l’opposé du marxisme : c’était une tyrannie bureaucratique anti-ouvrière, exploiteuse et oppressive. Et l’effondrement d’un tel système totalitaire valide au contraire les thèses du marxisme authentique, comme celles des anarchistes et des autres révolutionnaires qui ont depuis le début analysé et critiqué le système bureaucratique.

Le fait que les systèmes de type stalinien, en Russie, en Chine et ailleurs réussirent à passer sans encombres au capitalisme de marché sans qu’intervienne une contre-révolution sanglante confirme que ces systèmes étaient déjà fondés sur l’exploitation du travail par une minorité privilégiée. En fait, le discrédit jeté sur ce capitalisme d’État, sur ce que la gauche résignée qualifiait de « socialisme réellement existant » pourrait bien s’avérer la condition nécessaire pour que s’élabore une authentique perspective socialiste – mais seulement si nous autres socialistes nous repensons nos modèles d’organisation, et en particulier le rôle d’un parti d’avant-garde.

Le discrédit jeté sur le stalinisme ouvre aux révolutionnaires un espace pour reconsidérer les courants révolutionnaires dissidents qui se sont opposés dans le passé à l’avant-gardisme, à commencer par les anarchistes, les conseillistes, la Gauche Hollandaise et les luxemburgistes qui l’ont critiqué dès l’époque de Lénine. Il nous invite à reconsidérer l’histoire ambivalente du trotskisme qui pendant soixante ans a pratiqué à l’égard du stalinisme à la fois la critique et le suivisme. Il nous invite également à étudier les positions défendues par les post-trotskistes, depuis Bruno Rizzi et Max Shachtman jusqu’à Raya Dunayevskaya, C.L.R. James, C. Castoriadis, Tony Cliff et d’autres, qui dès les années quarante s’attachèrent à analyser le système stalinien d’exploitation à la lumière de la théorie sociale et économique de Marx.

Tous les partis politiques ont pour but de mobiliser les masses pour porter leurs leaders au pouvoir, « par les armes ou par le vote », d’après la boutade célèbre de Malcolm X. En théorie les bénéfices de la conquête du pouvoir doivent revenir aux masses sous la forme de mesures réformatrices ou révolutionnaires tendant à renverser le capitalisme et à instaurer le socialisme. On commencera par augmenter les salaires et réduire le temps de travail, on améliorera la condition des femmes, on fournira des logements aux pauvres et des repas aux affamés, on démocratisera les services de santé et d’éducation, on protégera l’environnement… Et de fait des gouvernements réformistes ou révolutionnaires peuvent prendre bien des mesures socialement positives. Mais leur fidélité à leur égalitarisme originel dépend fortement du degré de démocratie qu’ils favorisent ou tolèrent, de l’honnêteté de leurs dirigeants et de leur loyauté à l’égard de leurs principes et peut-être surtout de la pression de la base. Mais ils butent aussi sur les limites que leur impose le monde extérieur, qu’il s’agisse du marché mondial ou de l’impérialisme américain ou de son récent rival chinois. A ces problèmes, il ne peut y avoir de vraies solutions qu’internationales. La nouvelle alliance entre les gouvernements latino-américains de gauche constitue un défi historique capital à l’hégémonie américaine. Mais des tensions de classe éclatent dès à présent au Brésil, en Bolivie, au Venezuela. Au Brésil, par exemple, les maîtres de l’économie qs cherchent à occuper une position hégémonique régionale, au Venezuela, Chavez, ami des inqualifiables Khadafi et Assad, pratique l’encadrement systématique des masses populaires, en Bolivie, le président Morales se retrouve en conflit avec des organisations indigènes qui défendent la forêt équatoriale contre les déprédations des développeurs capitalistes – autant d’indices du malaise interne de ces régimes.

L’auto organisation horizontale

Considérons maintenant une forme d’organisation ou le siège du pouvoir se trouve à la base, plutôt qu’au sommet d’un ‘pyramide’ . Elle pourra prendre des formes diverses telles que comités de grève, conseils, réseaux, comités de correspondance, assemblées de masse. Leur fonctionnement sera essentiellement caractérisé par le fait que l’information et le pouvoir partent de la base et que l’information circule à la fois horizontalement et verticalement. Il est fréquent que les assemblées de ce type siègent en permanence : ce fut le cas des « sections » parisiennes de 1791 à 1793, de la Commune de Paris de 1871, des Soviets auto-organisés de 1905 et 1917 en Russie, des grèves avec occupation de 1936 et 1968, des piqueteros et des assemblées en Argentine et récemment des mouvements d’occupation, de 201. Les participants mettent en commun leurs informations, les analysent, prennent des décisions et sont capables de s’adapter avec rapidité et souplesse aux circonstances changeantes. Ils associent pensée et action, combinent les fonctions « législatives » et « exécutives », ainsi que le notait Marx à propos de la Commune de 1871. Ils sont en contact direct avec le mouvement des masses. Aussi peuvent-ils mettre à profit son dynamisme aussi bien que battre en retraite si son activisme baisse. Les militants font partie d’une totalité émergente qui les dépasse mais qui leur laisse leur autonomie.

Ainsi conçue, l’auto organisation dépend de l’initiative et du jugement de ses participants mais, en même temps, elle les stimule et les développe. Elle échappe ainsi à l’écueil de la passivité, au « laissons ça au chef », qui règne dans tant de syndicats et de partis, dont les membres sont enclins à demander aux chefs la direction à suivre plutôt que d’y réfléchir par eux-mêmes. Luxemburg fut la première à observer une telle diffusion de l’initiative au cours des grandes grèves de 1905. et dans ce phénomène social analysé il y a un siècle, nous reconnaissons aujourd’hui une forme de ce que les scientifiques qualifient de comportement « émergent », c’est-à-dire l’auto organisation à partir du bas. Au cours des vingt dernières années, le modèle positiviste liant étroitement un effet à une cause, le jeu d’un orchestre à son chef, a été supplanté par le modèle plus dialectique qui fait « émerger » l’ordre, dans certaines conditions, du chaos d’innombrables interactions. Que ce soit dans des domaines aussi éloignés que la physique subatomique, la cosmologie, la biochimie, la physiologie du cerveau et la cybernétique, Tout comme l’Internet, avec lequel les mouvements planétaires actuels ont une affinité, les formes d’auto organisation sociale qui partent de la base sont par nature expansives.

L’auto organisation horizontale : fédération et délégation

Les mouvements sociaux qui suivent ce modèle horizontal et qui dépassent le cadre de l’usine ou de la localité, apprennent à se relier et à se fédérer au niveau d’une branche industrielle, d’une région, d’un pays et désormais (grâce à Internet et aux avions) au niveau planétaire, sans avoir besoin pour cela d’une structure bureaucratique préexistante et tendant à concentrer en elle le pouvoir. C’est la conception qui a présidé à la création en 1863 de la Première Association Internationale des Travailleurs puis des organisations révolutionnaires anarcho-syndicalistes – telles que la première CGT française ou les Wobblies américains – apparues autour de 1905, alors même que les ouvriers russes inventaient le Soviet.

Pour se fédérer, conseils et assemblées doivent évidemment déléguer l’autorité. Mais déléguer ne signifie pas nécessairement créer un nouveau groupe dirigeant ; en tout cas pas lorsque les délégués sont choisis à la base et investis d’une mission précise, avec le mandat de transmettre les vues de leurs camarades et d’informer ceux-ci en retour de ce qui se passe ailleurs. En principe, ces délégués sont rétribués sur la base du salaire ouvrier et, leur mission accomplie, ils regagnent la base, pour être remplacés par d’autres, afin que se diffusent les capacités d’expression, de perspicacité et de conception stratégique. Comme on a pu le voir dans les assemblées et les occupations de 2011, le partage de telles responsabilités constitue une véritable « école du communisme » – et cela non pour une direction restreinte, mais à la fois pour les individus qui les assument et pour le groupe dans son ensemble – qu’il s’agisse d’ouvriers, d’agriculteurs, voisins, militants étudiants, etc. Ces « écoles » pratiques développent la confiance en soi et l’autonomie, qui, en retour, contribuent à transformer d’innombrables individus en une force révolutionnaire.

La masse, peut-elle ‘penser’ ? Peut-on parler d’un éventuel ‘cerveau collectif’ de l’humanité ? La science actuelle étudie de telles boucles de rétroaction qui permettent à des agrégats de cellules individuelles d’apprendre à apprendre. C’est ce qu’on observe par exemple dans le développement du cerveau du nouveau né, dans la croissance des villes au cours de l’histoire, dans l’auto organisation historique des travailleurs dans les grandes luttes sociales sur la base de leur conscience de classe.

Les faiblesses du modèle horizontal

Le seul problème, c’est que ces formes d’organisation se sont révélées éphémères. Lorsque le mouvement de masse reflue, il est fréquent qu’elles disparaissent ou se retrouvent marginalisées par des groupes centralisés, plus structurés, tels que les Islamistes en Iran en 1979 et plus récemment en Tunisie et en Égypte en 2011, quand les Frères Musulmans supplantèrent le mouvement démocratique des masses et vinrent combler la vacance du pouvoir créée par l’éviction du dictateur sous la pression des manifestations massives, auxquelles ils n’avaient pas participé.

L’heritage tragique des révolutions bâties sur des partis de type léniniste montre, nous l’avons vu, les vices rédhibitoires du modèle vertical d’organisation. Mais il nous faut aussi considérer les faiblesses du modèle d’organisation du type conseil ouvrier. La plus évidente est que ce mode d’organisation est le plus souvent éphémère. Il surgit principalement dans les périodes d’intense activité militante, dans des situations prérévolutionnaires ou révolutionnaires, et tend à s’atrophier quand cette activité régresse ou subit une défaite. Il pourra persister sous la forme de réseaux informels de travailleurs et dans la mémoire des participants, comme cela s’est vérifié en Russie entre 1906 et 1917. Sinon, il ne subsistera que dans le souvenir des travailleurs et dans la théorie des ‘Communistes de Conseil’. Conseils ouvriers, assemblées de masse, comités de grève sont des créations de la révolution, comparables à la salamandre qui ne peut vivre que dans le feu. Il faut qu’ils triomphent, comme en 1917 – auquel cas ils deviennent les nerfs et les linéaments de la nouvelle société qu’ils ont mise au monde. Sinon, ils disparaissent dans le flux de l’histoire, pour éventuellement resurgir de leurs cendres, comme cette autre créature ignée, le phénix. Ce sont les matérialisations incandescentes du projet socialiste, qui ouvrent à l’avenir des possibilités nouvelles. Hors d’une révolution victorieuse – et à l’heure de la mondialisation, cette victoire doit être planétaire – ces formes resteront éphémères.

Ne désespérons pas pour autant. Les Soviets de 1905, oubliés par les Bolcheviks comme par les Mencheviks, ressuscitèrent spontanément en 1917 et cette fois ils renversèrent le tsarisme et évincèrent le Gouvernement Provisoire bourgeois et favorable à la guerre afin d’obtenir immédiatement « du pain, la paix et la terre ». aussi, gardons confiance. Comme l’écrit Rosa Luxemburg, « la révolution dit : je suis, j’ai été, je serai. » Et aussi : « Toute révolution est condamnée à la défaite, excepté la dernière. » Aujourd’hui, cette « dernière » doit donc être planétaire. It is to that problem we turn to next in ‘The Invisible International.’

[1] ‘The dictatorship of the proletariat,’ Marx’s ponderous academico-Germanic paradox was intended to describe the broadest, freest democracy that would result from workers, the 99%, at last taking power. It was a play on words meant to satirize big-money domination of parliamentary democracy, which Marx scornfully labelled ‘the dictatorship of the bourgeoisie.’ When his joke was misunderstood and the concept criticised , Marx stopped using the phrase and begged Engels to bury it. Alas, Engels brought it back into use after Marx’s death, and it was then used by Stalin to justify his dictatorship over the proletariat.

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