Une application moderne de l’hypothèse d’Archimède

Comment aller d’ici à là ?

Une application moderne de l’hypothèse d’Archimède

‘Je soulèverai la Terre’

Si nous tenons pour acquis que nous parions sur l’écotopie (voir ‘Ecotopie: un pari que vous ne pouvez pas refuser’), le problème qui se pose alors à nous est de savoir comment aller d’ici à là sans le concours de forces surnaturelles ou des extraterrestres. Autrement dit, quels sont, à l’état potentiel ou réel dans la société capitaliste mondialisée, les éléments humains (sociaux), matériels (technologiques) et idéologiques (spirituels) qui peuvent se conjuguer pour permettre le surgissement à l’échelle de la planète de mouvements capables d’arracher leur pouvoir aux milliardaires et d’instaurer des sociétés post-capitalistes vivables ?

On raconte que dans l’Antiquité, à Syracuse, le philosophe et inventeur Archimède aurait lancé cette audacieuse boutade : qu’on me donne un bras de levier suffisamment long, un point d’appui et un substrat qs sur lequel opérer et je vous soulèverai le monde. Bien sûr, il s’agissait d’un exploit purement hypothétique, une fiction. Mais pour n’être qu’une idée rêvée par un philosophe, cette découverte n’en était pas moins féconde. Au cours des siècles qui suivirent, les inventions fondées sur l’hypothèse d’Archimède amplifièrent immensément les forces des chétifs humains, au point de les rendre capables de parcourir le monde et finalement d’en prendre possession, pour le meilleur ou pour le pire. Alors, comment pourrait-on douter du pouvoir qu’a l’idée, la fiction, de multiplier la puissance des hommes ?

Si, donc, nous voulons imaginer un scénario de science fiction plausible et qui finisse bien, il nous faut concevoir une hypothèse du même type permettant d’amplifier suffisamment les forces humaines pour que les passagers et l’équipage de notre vaisseau spatial soient en mesure de l’arracher à son orbite avant l’inévitable naufrage. Nos mutins auront besoin d’un très puissant levier pour neutraliser les officiers du bord qui se battent entre eux, pillent le navire et le mènent droit au désastre. Quel levier, quel substrat et quel point d’appui imaginer qui permettent cela ? L’histoire nous suggère que chaque fois que les hommes sont prêts à se poser de nouveaux problèmes, les moyens de leur solution existent déjà.

L’hypothèse d’Archimède appliquée à notre temps

En vue de notre mutinerie à bord du vaisseau spatial Terre, ces trois éléments sont là, qui n’attendent que d’être assemblés en un nouvel instrument de pouvoir suffisamment fort pour arrêter la ruée vers la destruction de la planète et libérer une énergie humaine capable d’édifier une nouvelle société. Nommons-les : le levier social, le substrat électronique et le point d’appui philosophique.

– Le levier social consiste dans l’immense réserve d’énergie de la solidarité planétaire. Dès lors que les milliards de passagers et d’hommes d’équipage embarqués à bord du vaisseau spatial Terre s’unissent pour agir ensemble, il n’est pas de force qui puisse les arrêter. Divisés, ils sont faibles et pitoyables. Unis, leur pouvoir est irrésistible.

– Le substrat électronique, c’est Internet. Son dispositif technologique en plein développement est tentaculaire, illimité dans ses possibilités de connexions, interactif et indestructible car son centre est à la fois nulle part et partout. Accessible par pratiquement tous les habitants de la planète, il constitue un substrat suffisamment vaste pour permettre à des milliards d’humains d’interagir ; à chacun de s’exprimer en son nom propre et sur un pied d’égalité ; et à des milliards de passagers et d’hommes d’équipage de se rencontrer, de s’unir et de se donner les moyens d’intervenir à l’échelle de la planète – car c’est à cette échelle seulement qu’il est pensable d’affronter le délire de puissance des hiérarques du capitalisme prédateur mondial.

– Le point d’appui philosophique c’est la prise de conscience du caractère mortel de la planète, de toutes les planètes, et du fait que nous sommes tous embarqués sur le même bateau. C’est une conception qui place au centre de tout la survie du vaisseau spatial Terre et de ses habitants, qui fait de la vie sur terre une nouvelle valeur universelle autour de laquelle les milliards que nous sommes peuvent s’unir spirituellement comme pour l’action.

Le levier de la solidarité planétaire

Des trois éléments, c’est celui qui nous est le plus familier. Comme le disait Shelley, ce poète révolutionnaire : « Nous sommes nombreux, ils ne sont que quelques-uns. » Nous savons tous que les grands nombres confèrent la force, et nous sommes six milliards contre quelque six mille milliardaires. Unis, donc, nous gagnons, divisés, nous succombons, ou, comme le dit le vieil hymne, « L’union fait notre force ». Mais la solidarité n’est pas seulement un impératif tactique réaliste, c’est aussi une valeur sociale et humaine fondamentale. Le vieux slogan du mouvement ouvrier résume l’enseignement spirituel de tous les grands penseurs des deux derniers millénaires. « Le tort fait à l’un de nous – fût-il le plus écervelé de nos enfants – est un tort fait à tous. » S’agissant de notre mutinerie, il est clair que si les passagers et les simples matelots emprisonnés dans l’entrepont et bouclés dans des compartiments séparés ne trouvent pas le moyen de se regrouper et de s’unir, ils ne sauraient conquérir le pont avant que la cupidité démentielle des officiers ne conduise le vaisseau à sa perte.

Si nous invoquons l’histoire à l’appui de notre scénario de mutinerie, nous constatons que la solidarité des masses a démontré sa puissance lors de mouvements révolutionnaires depuis la plus haute antiquité. Que l’on pense à la révolte de Spartacus et des esclaves romains, aux amples soulèvements paysans du Moyen Age, aux grandes révolutions des dix-huitième, dix-neuvième et vingtième siècles ou enfin au Printemps Arabe de 2011, les exemples sont innombrables qui montrent que les masses, lorsqu’elles s’unissent, réussissent à arracher des concessions à leurs puissants oppresseurs, voire à les renverser – au moins temporairement qs. Qu’on ne s’y trompe pas : jamais ni nulle part, les riches n’ont cédé sans lutte le moindre de leur pouvoir ou de leur privilège. C’est seulement en s’unissant dans des mouvements de masse, des syndicats, des partis politiques que les simples travailleurs ont conquis ces droits démocratiques que sont le suffrage universel, le droit de réunion, le droit d’association, la journée de huit heures et les lois étendant à tous l’éducation, l’accès aux soins, la sécurité dans le travail et les aides sociales. De plus, ces réformes – aujourd’hui remises en question – il a fallu des luttes poursuivies sur des générations pour les obtenir, et seulement, jusqu’à présent, en Europe, en Amérique du nord et dans quelques pays asiatiques ou ex-colonies.

Aujourd’hui, le capitalisme néo-libéral lance contre ces droits fondamentaux une attaque planétaire, y compris dans les riches pays développés. De surcroît, dans de vastes régions du monde, les peuples n’ont toujours pas conquis la liberté individuelle, les doits civiques ni la possibilité de donner leur opinion sur les affaires publiques, malgré tant de générations sacrifiées au nom de la démocratie et de l’indépendance nationale. Aussi, leur force de travail ne vaut-elle pas grand chose. La mondialisation permet aux entreprises transnationales d’exploiter ce travail au rabais, si bien que le capital a fui les démocraties, où les salariés réussissent encore à défendre leurs droits dans une certaine mesure, pour s’investir dans les dictatures, où une telle résistance est impossible. Mais même dans les démocraties libérales traditionnelles tend à se mettre en place un État policier, protecteur des riches, obsédé par la sécurité : le poison qu’elles ont exporté leur fait ainsi retour, en même temps qu’une misère digne du Tiers Monde.

Il n’est de solidarité efficace qu’internationale. C’est la conclusion que les ouvriers européens ont tirée de la défaite des révolutions démocratiques nationales qui ont ébranlé toute l’Europe en 1848. Aussi fondèrent-ils en 1864 l’Association Internationale des Travailleurs. Un siècle et demi plus tard, sous le règne du grand capital mondialisé, il est d’autant plus évident que le levier de la solidarité doit transcender les frontières si l’on veut en faire un outil efficace contre la « course à la baisse » impulsée par le profit. Sinon, les milliardaires qui, eux, peuvent déplacer électroniquement leur argent et délocaliser à bon compte leurs usines de pays en pays, auront toujours le dessus sur les milliards que nous sommes, certes, mais rivés à notre place et pour beaucoup d’entre nous interdits de sortir de nos frontières pour aller chercher du travail sur le prétendu marché libre de l’emploi. C’est ainsi que les mêmes sociétés américaines qui ont délocalisé leurs usines pour exploiter la misère mexicaine après avoir imposé à ce pays le NAFTA (accord de libre-échange nord américain) déménagent maintenant en Asie où les salaires sont encore plus pitoyables.

Si les mouvements populaires n’ont abouti dans le passé qu’à des conquêtes partielles et temporaires, c’est, dans une large mesure, parce qu’ils sont restés isolés. C’est l’enseignement que l’on peut tirer des soulèvements qui ont illuminé de loin en loin l’histoire moderne, faisant éclater au grand jour le potentiel libérateur de l’auto organisation des masses opprimées, en même temps que la fatalité de la défaite à laquelle les voue leur isolement. En voici quelques exemples.

1871 : Au lendemain de la défaite de l’empereur Napoléon III et de son armée dans la guerre franco prussienne, les ouvriers parisiens se sont emparés des centres du pouvoir dans la capitale assiégée. Ils ont tenu tête aux envahisseurs, ont organisé des élections et ont pris en main la défense, l’administration et l’enseignement sur une base égalitaire. Mais après deux mois d’une existence glorieuse, cette Commune de Paris, isolée du reste de la France, fut écrasée par l’armée française avec le concours des Prussiens.

1917 : La boucherie insensée de la Première Guerre mondiale a provoqué des mutineries dans de nombreuses unités militaires et l’armistice de novembre 1918 a soulevé une vague de révoltes massives. Mais dès 1917, les révolutionnaires avaient pris le pouvoir dans une Russie arriérée, misérable, dépourvue des substrats indispensables à l’établissement d’une société socialiste moderne. Et, circonstance plus grave encore, les masses russes se trouvèrent coupées du prolétariat européen d’abord par la guerre puis par l’intervention des armées russes contre-révolutionnaires et des corps expéditionnaires financés par la France, la Grande-Bretagne, le Japon, la Pologne, les États-Unis et d’autres États capitalistes qui craignaient de voir la révolution se propager. Isolée, la révolution russe dégénéra en une dictature totalitaire, discréditant ainsi pour un siècle le rêve du socialisme et du communisme aux yeux de nombreux travailleurs.

1936 : sous la République espagnole, une junte fasciste dirigée par le général Franco déclencha un coup d’État contre le gouvernement élu, mais les ouvriers et les petits paysans prirent les armes et firent face pendant trois ans, malgré la trahison des leaders libéraux et communistes. Pour écraser la démocratie révolutionnaire en Espagne, Franco obtint de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste une aide en troupes et en armement, alors que la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis, inquiets pour leurs investissements en Espagne et peu désireux d’aider un mouvement révolutionnaire, isolaient par un embargo unilatéral l’État espagnol légitime. L’ironie de l’histoire a voulu que cet abandon du peuple espagnol par les démocraties ait rendu inévitable la conquête de l’Europe par Hitler.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans les pays d’Europe Centrale et Orientale que le partage du monde entre les vainqueurs avait placé sous la domination de l’URSS stalinienne, éclatèrent des soulèvements contre les régimes policiers et bureaucratiques à la solde de Moscou. En 1953, une grève générale partie de Berlin-est secoua toute l’Allemagne Orientale. En 1956, en Hongrie, une révolution prolétarienne étendue à la grande majorité de la population ébaucha une nouvelle forme de société socialiste basée sur des Conseils Ouvriers, démocratiquement élus et coordonnés entre eux. En 1968, un soulèvement populaire tenta d’instaurer en Tchécoslovaquie un « socialisme à visage humain ». En 1981, les ouvriers polonais s’unirent en un syndicat indépendant sous le slogan de la « solidarité » qui défia l’appareil d’État. Mais ces mouvements qui surgissaient à chaque fois dans un État particulier ne réussirent pas à se relier aux courants d’opposition existant dans les autres pays et n’obtinrent aucun soutien ni officiel ni populaire des pays occidentaux, si bien qu’à chaque fois, les tanks russes purent sans grand mal écraser les insurgés.

Ce fut notamment le cas en 1968, quand ; en même temps que la Tchécoslovaquie se soulevait, une vague de révoltes populaires déferla sur les pays occidentaux, du Japon au Mexique en passant par l’Allemagne, la France, l’Italie et les Etats-Unis. Malgré des objectifs similaires et l’influence qu’ils exercèrent les uns sur les autres, ces mouvements restèrent isolés, séparés qu’ils étaient les uns des autres par le Rideau de fer et par le caractère embryonnaire des moyens d’information et de communication interactive. Si bien que partout, l’appareil d’État, avec sa police et son armée, réussit à rétablir sa domination.

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Les révoltes et les luttes de libération des simples gens sont-elles donc vouées à rester isolées et ainsi aisément récupérées ou écrasées ? Aujourd’hui comme jamais, le slogan « Unis, nous gagnons, divisés nous succombons » ne prend tout son sens qu’à l’échelle de la planète. Le tort fait à l’un de nous est un tort fait à tous, où que ce soit sur la Terre. L’expérience nous a appris que les mouvements pour la justice et l’égalité sont voués à l’échec s’ils restent confinés à un seul pays. Un patron ne paiera jamais l’ouvrier américain 20 dollars de l’heure s’il peut délocaliser le travail dans une dictature (soutenue par le gouvernement américain) où il ne lui en coûtera que 80 cents. Les conséquences de ce constat sont de plus en plus prégnantes, alors que la mondialisation impose partout une « course à la baisse » des salaires et des conditions de travail. Il est de plus en plus manifeste que dans une économie mondialisée, les droits de l’homme, les acquis sociaux et les réformes en faveur des couches populaires devront être étendus aux travailleurs de tous les pays avant d’être établis pour de bon dans un seul. De même, pour aboutir, les mouvements en faveur des droits de l’homme et de la défense de l’environnement devront être internationaux. Le levier de la solidarité doit atteindre la dimension planétaire avant d’être en mesure de « soulever la Terre ».

Si donc nous voulons rendre politiquement réaliste notre scénario de mutinerie à bord du vaisseau spatial Terre, nous devons nous le représenter comme un soulèvement planétaire : des mouvements attaquant partout dans le monde les multinationales telles que General Electric, Coca Cola, B.P., Montsanto ou Nestlé, et toutes les grosses sociétés qui exploitent leurs ouvriers, déportent les populations, polluent la terre, l’air et les eaux et soutiennent les dictatures ; des grèves générales partout à la fois dans le monde, soutenues par des manifestations et des boycotts de produits de consommation et débouchant sur une vague transnationale d’insurrections et de conquête du pouvoir suffisamment ample pour encercler et isoler les milliardaires et leurs alliés réactionnaires. Aux XIXème et XXème siècles, un tel scénario de révolution mondiale serait à bon droit apparu comme une élucubration de science fiction. Mais au XXIème siècle, grâce aux possibilités d’auto organisation massive ouvertes par les nouvelles technologies planétaires d’information, la victoire d’une mutinerie à bord du vaisseau spatial Terre est pratiquement possible, avec une probabilité réaliste d’une chance sur cent.

Internet en tant que substrat planétaire à l’action

Historiquement les progrès techniques dans les communications et les transports se sont généralement accompagnés de progrès dans l’auto organisation des peuples. Pendant les révolutions démocratiques du XVIIIème siècle, l’impression de textes à bon marché et l’extension de la poste, l’une et l’autre relativement récentes, les clubs de correspondance répandus dans les colonies américaines comme dans les provinces françaises ont permis de donner une audience à des revendications locales, de discuter des idées, d’organiser des congrès, de s’informer mutuellement de complots, de publier et de diffuser les journaux et les brochures qui ont rendu possibles les révolutions de 1776 et de 1789. Au XIXème siècle, les chemins de fer, la navigation à vapeur, les quotidiens firent connaître en quelques mois à toute l’Europe les révolutions démocratiques de 1848. Au XXème siècle, malheureusement, la radio puis la télévision, instruments de diffusion fonctionnant du haut vers le bas et à sens unique, devinrent des instruments essentiels aux mains des dictateurs tels que Hitler et Staline, des politiciens manipulateurs comme Churchill ou Roosevelt et des riches publicitaires dont les chaînes commerciales réactionnaires monopolisent les ondes dans les pays prétendument démocratiques.

Au XXIème siècle, en revanche, Internet et les réseaux sociaux laissent espérer que le pouvoir populaire réussira à reprendre le dessus. Ils peuvent également donner un contenu nouveau à la démocratisation de l’information. Pour la première fois dans l’histoire, une nouvelle technologie a mis à la disposition des milliards que nous sommes des sources d’information non censurées, comme Wikileaks, ainsi qu’un support planétaire suffisamment ample et accessible pour permettre à tous de participer et de décider et agir ensemble. Grâce à ses infinies interconnexions, le World Wide Web permet aux collectivités en lutte de communiquer, d’échanger des informations, de débattre d’idées, d’établir des programmes communs et de coordonner des actions à l’échelle planétaire et en temps réel.

Internet offre la possibilité de tenir des assemblées mondiales fonctionnant sur un mode authentiquement démocratique, des forums où s’élabore un consensus susceptible à chaque instant d’être refondé, des réseaux capables de coordonner d’heure en heure des actions de masse sur la terre entière. Grâce à l’interconnexion d’ordinateurs toujours plus puissants, même des problèmes comme la traduction – la malédiction de Babel – deviennent solubles. Les passagers et hommes d’équipage du vaisseau spatial Terre disposent ainsi enfin des instruments dont ils ont besoin pour communiquer entre eux, s’échapper de l’entrepont, envahir la dunette et arracher le pouvoir à la clique bagarreuse et pillarde des officiers.

La Toile est aussi une immense bibliothèque publique ouverte 24 heures sur 24 et sept jours sur sept où nous pouvons trouver et propager non seulement une information non censurée mais aussi les idées critiques, révolutionnaires, autour des quelles peut se faire l’union. La création collective de Wikipedia, cette base de données coopérative, multilingue, en expansion constante et en auto correction permanente, constitue un exemple précieux des vastes ressources qu’offre Internet. Il en va de même des archives marxistes non sectaires établies sur Internet (Marxist Internet Archive http://www.marxist.org). Ainsi, le trésor de la pensée révolutionnaire internationaliste et de l’expérience accumulée pendant des siècles de lutte se trouve-t-il enfin mis à la disposition de tous. La Toile a donc le pouvoir de tisser ensemble à l’échelle planétaire les idées et les informations, mettant ainsi en rapport le levier de la solidarité et le point d’appui de la conscience planétaire.

Avant d’aller plus loin, je voudrais qu’il soit bien clair que je ne crois nullement que la technologie puisse supplanter la solidarité humaine active et l’organisation collective sur le terrain. Les « chat » les plus subversifs ne remplaceront jamais l’engagement personnel et militant sur le lieu de travail ou dans le quartier ; les sites révolutionnaires ne prendront jamais la place des mouvements populaires, ou des syndicats, des partis, des journaux, des radios libres, des rencontres internationales et autres formes d’interaction humaine. C’est, en réalité, la synergie entre l’auto organisation spontanée via la mise en réseau par Internet et l’occupation massive de lieux publics qui a obtenu les résultats les plus radicaux. Lorsque j’ai avancé pour la première fois ces idées en 1997, mes amis gauchistes m’ont objecté que la technologie d’Internet était élitiste. Aujourd’hui, les habitants des régions les plus misérables du monde utilisent leur cellulaire pour s’organiser. Ils m’objectaient aussi que le grand capital était en train de mettre la main sur Internet, oubliant que le cyberespace est quasiment infini, si bien qu’il y a place à la fois pour les trusts et pour les Trotskystes.

En revanche une vraie menace se dessine aujourd’hui, en dépit de l’engagement électoral d’Obama en 2008 de préserver l’ouverture d’Internet : aux Etats-Unis, les milieux d’affaires et le lobby des communications font pression sur la FCC pour qu’elle mette fin à la « neutralité du réseau » de façon à créer un Internet à deux vitesses, les gros annonceurs bénéficiant de la voie rapide et excluant les simples usagers. Un autre danger c’est que les algorithmes utilisés par Facebook et d’autres sites pour personnaliser les pages ? de leurs membres ? qs aient pour résultat de leur transmettre seulement l’information que la machine pense qu’ils désirent, renforçant ainsi leurs préjugés et les mettant à l’abri d’informations désagréables – le réchauffement climatique, par exemple.

Je ne prétends pas non plus que le Web soit à l’abri de la censure policière ni de l’espionnage par les Etats autoritaires, comme en Chine, où le pouvoir est en mesure d’empêcher des débats sur des sujets tels que la démocratie – avec la complicité hypocrite de Google. Ce même pouvoir met son nez dans les courriels, avec l’aide de Yahoo et de Facebook, afin d’espionner et de poursuivre les dissidents, tout comme le gouvernement américain. A l’usage du monde extérieur, Obama comme Clinton prêchent pour la « liberté d’Internet », tout en réprimant durement Wikileaks et cet héroïque lanceur d’alerte qu’est le soldat Bradley Manning.

Récemment, au Moyen-Orient, des dictatures confrontées à des soulèvements coordonnés via Facebook et Twitter ont tout simplement fermé Internet. Mais les dictatures qui bâillonnent Internet se privent de la créativité et du ferment technologique indispensable au développement économique et s’enlisent dans la stagnation. On peut soutenir que ce type de censure fut une des causes de l’effondrement du totalitarisme communiste en Russie, qui était très en retard sur l’Occident en informatique. Quoi qu’il en soit, la technologie des réseaux est un vrai cauchemar pour les dictateurs et les aspirants censeurs du monde entier, qui ne peuvent plus, comme au bon vieux temps, tout bonnement saisir vos journaux ou mettre hors d’usage votre presse. C’est ainsi qu’en 2007, en Birmanie, pendant la « révolution de safran » menée par les moines bouddhistes, lorsque la dictature ferma les sites internet, les manifestants utilisèrent leurs téléphones portables – autre instrument de coordination que l’électronique met entre les mains du peuple – à la fois pour s’organiser et pour prendre des photos de la répression à l’intention de la presse mondiale. Trois ans plus tard, la même cyber-tactique révolutionnaire devait mettre à genoux les dictatures tunisienne et égyptienne.

En Chine, et ailleurs dans le monde, les hackers ont fini par trouver les moyens de tourner les obstacles mis par les censeurs d’Etat et leurs complices des grandes firmes américaines. Et l’Internet chinois put manifester sa joie haut et fort quand un étudiant frappa de sa chaussure le grand dignitaire Fang Binxing, le « père du Grand Coupe-feu » et s’en alla. Paradoxalement, le gouvernement américain a soutenu la mise au point d’un Internet parallèle, que le pouvoir ne peut fermer, à partir d’une technologie légère élaborée par des hackers, qui permet aux téléphones cellulaires de communiquer entre eux horizontalement sans passer par une autorité centrale.

Le milieu « hacker » et le mouvement des « logiciels libres » ont été animés depuis longtemps par un esprit utopiste et on doit les considérer comme des alliés des mouvements sociaux partout dans le monde. Le soldat Bradley Manning, ce héros martyrisé du mouvement anti-guerre qui communiqua à Wikileaks des milliers de pages de documents gouvernementaux secrets, était un adolescent pénétré des idéaux de l’éthique hacker. Julian Assange aussi, le fondateur de Wikileaks. Quant au mouvement des logiciels libres, il s’oppose à la marchandisation de la créativité humaine. Il combat la privatisation aux fins de profit, sous le régime des lois capitalistes sur la propriété intellectuelle, de techniques collectivement élaborées, qu’il s’agisse de logiciels ou de plantes médicinales cultivées par des Indiens.

Ainsi, comme toute chose dans la société capitaliste, Internet reste un espace contesté. Mais dès 1997, lorsque j’ai imaginé mon application moderne de l’hypothèse d’Archimède, trois faits s’imposaient déjà à l’attention :

– 1° : Internet se révèle un nouvel instrument de lutte puissant et de plus largement accessible, dont le potentiel révolutionnaire commence à être exploité par les mouvements populaires dans le monde entier.

– 2° : Internet rend techniquement réalisable le rêve internationaliste d’une mouvement mondial des travailleurs qui s’unissent en temps réel pour renverser le pouvoir des patrons et fonder une communauté humaine viable et autonome.

– 3° : La structure d’Internet, constitué en un réseau planétaire dont le « centre » est à la fois partout et nulle part, pourrait bien se révéler un modèle organisationnel plus efficace pour le lancement à l’échelle mondiale de mouvements démocratiques que le modèle traditionnel rayonnant du centre vers la périphérie, du sommet vers la base, qui était celui des partis centralisés et des ‘Internationales’.

Bien sûr, Internet peut nous isoler, chacun devant son ordinateur, mais il nous permet aussi de nous sentir moins seuls et de faire connaissance avec d’autres, d’accéder à l’information, de nous mobiliser massivement pour agir. Bien qu’il ait été conçu par le Département de la Défense, très vite les mouvements protestataires ou revendicatifs s’en sont emparés et il s’est révélé un instrument inappréciable sur le terrain. Quelques exemples :

– En 1994, les Zapatistes lancèrent la lutte contre la mondialisation en se soulevant contre l’Accord de Libre-échange Nord Américain (NAFTA) et furent les premiers à utiliser Internet pour mobiliser des soutiens dans le monde entier contre la tentative de l’armée mexicaine de les réprimer.

– En 1997, les dockers lockoutés de Liverpool organisèrent avec succès un boycott international , les dockers américains et japonais refusant d’intervenir sur les bateaux qui tentaient leur chance en dehors de Liverpool. qs

– En 1997, les travailleurs et les étudiants sud-coréens utilisèrent Internet pour coordonner leur grève générale massivement suivie.

– En 1998, un logiciel intitulé « Meetingtool » (instrument de rencontre) diffusé par le site MoveOn.org donna aux militants anti-guerre isolés la possibilité d’entrer en contact.

– En 1999, les militants contre la mondialisation capitaliste rassemblés à Seattle (et plus tard à Gênes et à Cancun) réussirent, en se coordonnant via Internet, à paralyser les réunions du Fonds Monétaire International et de l’Organisation Internationale du Commerce.

– En 2001 fut organisé au Brésil le premier Forum Social Mondial qui réunit des mouvements sociaux représentatifs venus du monde entier et coordonnés entre eux via Internet.

– En 2002, à Caracas, c’est encore grâce à Internet que les manifestants venus arracher le Président Chavez aux auteurs d’un coup d’Etat d’extrême droite réussirent à mobiliser le peuple des barrios.

– En avril 2003, dans 57 pays différents, des millions de manifestants participèrent à la première démonstration planétaire contre la guerre pour protester contre les projets américains d’invasion de l’Irak. Le New York Times salua alors la naissance d’une nouvelle super puissance : l’opinion publique mondiale.

– En 206, en Chine, certaines sources font état de 83 000 grèves et soulèvements contre l’exploitation au travail et la pollution, déclenchés par des opposants.

– En 2009, la population iranienne utilisa les téléphones cellulaires et les réseaux sociaux pour lancer des manifestations massives de protestation contre la fraude électorale organisée par les dirigeants de la République islamique.

– En janvier 2011, en Tunisie, en réaction à la diffusion par Facebook de la nouvelle de l’auto immolation d’un protestataire désespéré, les média sociaux furent utilisés pour jeter le peuple dans la rue, chasser le dictateur Ben Ali et abattre son régime, dont la corruption avait été portée au grand jour par Wikileaks, relayé par la chaîne de télévision arabe semi indépendante, Al Djezirah. qs.

– En février 2011, la vague révolutionnaire arabe, se propageant par les mêmes canaux, atteignit l’Egypte et jeta à bas la dictature corrompue de Moubarak. Bientôt furent également touchés le Maroc, le Yémen, la Jordanie, la Syrie…

– En Italie, malgré la propagande assénée par Berlusconi grâce à son monopole sur les médias, les électeurs, alertés via Twitter, se mobilisèrent en masse pour rejeter, lors du référendum de mai 2011, l’énergie nucléaire, la privatisation de l’eau et l’immunité du Président du Conseil.

Internet, démocratie, émergence

On ne peut plus nier, à présent, l’intérêt que présente la constitution de réseaux en ligne pour l’auto organisation révolutionnaire. On a moins conscience, cependant, des possibilités qu’offre la Toile pour s’organiser sur un mode nouveau, celui du réseau, par opposition au modèle traditionnel avec un centre qui rayonne vers la périphérie. En Amérique Latine, des militantes ont critiqué la structure pyramidale, avec un sommet et une base, chère aux hommes, en lui opposant le symbole du tissage, à la fois solide, extensible et délicat. A partir de 1992, dans les deux Amériques, des groupes de paysans auto organisés et des communautés indigènes autonomes ont utilisé Internet pour se mettre en relation afin de célébrer ensemble leurs 500 ans de survie et de résistance à la colonisation. Au cours de la période qui a suivi de nouvelles formes d’organisation horizontale ont commencé à se structurer dans cette région du monde, mettant en relation quartiers urbains ou suburbains, usines et collectivités rurales au plan national et parfois même international.

Aujourd’hui, les militants de ces mouvements se rencontrent sur la toile et lors des Forums Sociaux mondiaux et se mettent en rapport avec des militants ouvriers ou écologistes d’autres pays, y compris asiatiques, pour comparer les conditions dans lesquelles ils agissent, discuter stratégie et organiser la solidarité. Dans le contexte de la politique nationale, ce sont de tels réseaux autonomes qui constituent la base du pouvoir, vertical, celui-là, des présidents progressistes, tels que Lula, Kirchner, Correa, Chavez ou Morales, qui les poussent à s’affronter à la puissance des grands propriétaires et des sociétés transnationales et qui les critiquent quand ils ne le font pas. Ces indigènes ainsi branchés constituent aujourd’hui l’avant-garde du mouvement planétaire : ils contestent le capitalisme, protègent la terre et préservent la nature des rapines et des destructions perpétrées au nom du profit. Loin d’être « historiquement arriérées » ces communautés rurales se sont brillamment approprié les technologies de la communication élaborées par le capitalisme le plus avancé et les mettent au service de leur émancipation. Et il en va maintenant de même des masses arabes « obscurantistes ».

Et que nous dit l’avenir ? Si ce modèle d’un réseau de réseaux continue à démontrer son efficacité en tant que structure extensible, souple et pratique pour la constitution d’un organe de lutte, ne pourrait-il pas préfigurer également la structure d’une future société planétaire auto organisée ? La tare congénitale de la démocratie a toujours été la nécessité de déléguer l’autorité à des représentants qui finissent par constituer une classe politique séparée, avec ses intérêts propres. Mais qu’est-ce qui se passerait si la démocratie participative telle qu’elle existe parfois à l’échelle communale pouvait être organisée à l’échelle régionale et même mondiale grâce à Internet ? Si chaque citoyen de la planète pouvait faire entendre sa voix comme n’importe quel autre, s’informer auprès de spécialistes compétents et se réunir à ceux qui partagent son opinion ? Et puis voter, soit localement, dans une assemblée de concitoyens, soit au plan international grâce à une connexion internet sécurisée ? Et si les plus grandes questions qui se posent à l’humanité pouvaient être débattues partout puis tranchées lors d’un referendum planétaire via Internet ? Et s’il s’avérait possible d’articuler la planification économique à l’échelle mondiale avec l’autogestion ouvrière et la plus large autonomie locale ? Et si chaque individu pouvait participer aux prises de décision aussi bien en qualité de citoyen que de producteur, de résident, de consommateur… ? Et enfin, si, après des siècles pendant lesquels des révolutions victorieuses ont été confisquées et perverties par une nouvelle classe dirigeante, les simples gens se trouvaient enfin maîtres du destin de leur société, telle qu’elle a surgi d’en bas ?

Dès 1958, alors que les ordinateurs balbutiaient encore, le philosophe alors marxiste Cornelius Castoriadis fut le premier à ébaucher, dans son essai intitulé « Le Contenu du socialisme » le modèle d’une telle société autogérée connectée grâce à l’informatique. Auteur d’une critique approfondie de la gestion bureaucratique pyramidale, telle qu’elle était mise en œuvre par la Russie soviétique comme par la grande société capitaliste moderne, Castoriadis pensait que le socialisme serait la création de l’activité autonome des travailleurs. En économiste de métier, il conçut un projet concret, détaillé et complet d’une économie nationale affranchie de l’autoritarisme et du gâchis inhérent à la planification centralisée à la soviétique. Dans l’utopie castoriadienne, une « usine du plan » élabore tout un choix de plans possibles, destinés à être discutés par l’ensemble de la société grâce à un réseau d’interconnexions informatiques avant qu’un choix soit fait par un vote. Chacun de ces projets de plan devait contenir un exposé simple et clair des coûts impliqués en termes de temps de travail, de ressources, de croissance et de niveaux de consommation, donnant en somme à la société le choix entre davantage de temps libre ou davantage de travail en vue de buts définis. Le caractère concret de cette utopie castoriadienne a fait sur moi, il y a un demi siècle, une impression si profonde que je n’ai plus jamais eu de doute quant à la « faisabilité » d’un socialisme démocratique.

La conception castoriadienne découle directement de l’idée marxiste de la révolution comme aboutissement de l’évolution historique et de l’image chère à Engels d’un monde nouveau surgissant de la dépouille du vieux monde – idée fondatrice pour les Industrial Workers of the World (IWW). Ce qui était proprement original en 1958 c’était l’appropriation par Castoriadis des théories du mathématicien de sensibilité socialiste Norbert Wiener, pionner de l’informatique qui étudia le principe de l’effet retour (feed back) et mit en évidence le caractère émergent de la cybernétique. Aujourd’hui, des physiciens, des biologistes, des mathématiciens, des cybernéticiens et des chercheurs dans bien d’autres domaines étudient et analysent les phénomènes d’émergence, dans lesquels une auto organisation spontanée surgit du chaos, en les replaçant dans le cadre de la théorie dite chaos-complexité-émergence, sur laquelle nous reviendrons plus loin.

10 pp 5500 mot jusqu’à ici; Correspond à la page 73 de la nouvelle ed. Mais manque Spiritualité matérialiste.

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